mercredi 23 août 2017

Damien Murith, troisième volet d'une trilogie en valeurs brèves

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Le monde des lettres romand a découvert en 2013 déjà la plume singulière de Damien Murith, un écrivain qui privilégie la brièveté pour écrire des histoires qui font mouche sans détours: c'était avec "La Lune assassinée". Cette manière brève, l'auteur fribourgeois l'a prolongée en trilogie sur deux autres romans, "Les Mille veuves" (2015), et "Le Cri du Diable", qui vient de paraître et dont il sera plus précisément question dans ce billet.

Forcément, le lecteur de "La Lune assassinée" se sent en terres familières en abordant "Le Cri du diable". Comme toujours, il y a ces ambiances en noir et blanc, nimbées de gris, qu'on a pu pressentir plus tôt et que l'auteur met clairement en avant ici, dès le prologue. Noir et blanc qui est le synonyme d'un monde ancien peut-être, intemporel toujours, où évolue le personnage de Camille. Camille la jalouse, Camille qui tue, Camille qui va d'une ville et d'un homme à l'autre.

Noir et blanc... tout commence par la description saisissante et pudique, saisissante parce que pudique et sans drame justement, des funérailles du mari de Camille. L'auteur confère à cette scène révélatrice de l'humanité veule un poids certain, encore alimenté par la religion, parangon de ce qui se fait ou pas dans une société où tout le monde se regarde. Puis vient la fuite.

Et vient aussi la couleur rouge. On n'y penserait pas forcément ailleurs, mais dans une écriture aussi méticuleuse que celle de l'auteur du "Cri du Diable", impossible de passer à côté. C'est le rouge du sang, oui, c'est aussi le rouge de la vinasse, et c'est aussi celui du foulard de Camille et celui des rouges à lèvres des femmes qui hantent les établissements publics. Choquante, c'est, il est permis de le dire, la couleur du scandale, du viol aussi, qui donne le ton. Et la "goutte verte" de peinture tombant à terre en page 59? Couleur complémentaire du rouge, elle le fait encore ressortir. Comme dans tout bon tableau.

Et si la narration est un présent, l'auteur s'autorise des flash-back en italique, à chaque fin de séquence. C'est court, quelques mots, mais tout un passé s'y résume, dans un dessin précis. Et d'ailleurs, les chapitres ne font jamais guère plus d'une page.

C'est un monde terrible que l'écrivain met en scène. Est-ce le nôtre? Certes, la narration est intemporelle, aucun gadget moderne ne vient la parasiter. Ce qui lui donne toute sa force, d'ailleurs: plus proche de la narration que celle de "La Lune assassinée", plus réaliste peut-être aussi, l'histoire du "Cri du Diable" tourne encore et toujours autour de sentiments et d'actions de toujours, relatés dans une écriture qui, on l'a compris, se décline au plus près de l'os – ce qui fait sa force. Derrière l'écriture d'une histoire aux airs de toujours ou d'autrefois, une fois de plus, l'écrivain se renouvelle mine de rien pour relater une histoire de toujours, entre ville et campagne, et qui, par sa sobriété même, sonne vrai et puissant.

Damien Murith, Le Cri du diable, Lausanne, L'Age d'Homme, 2017.

mardi 22 août 2017

Défi Premier roman: un nouveau billet de Sharon!

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Rentrée littéraire 2017 et premier roman font bon ménage chez Sharon, qui propose une nouvelle participation au Défi Premier roman 2017. Il y est question du premier roman de Jaroslav Kalfar, et je vous invite à découvrir ce billet:


Jaroslav Kalfar, Un astronaute en Bohême

Merci pour cette nouvelle participation et à bientôt! Ah, et au fait: il paraît que la rentrée littéraire d'automne 2017 fait la part belle aux premiers romans, et même qu'il y a un défi traditionnel en cette saison... A bon entendeur, salut!

dimanche 20 août 2017

Dimanche poétique 315: Bénédicte Gandois

Idée de Celsmoon.
Avec: Abeille, Ankya, Azilis, Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, MaggieViolette.


Fin d'été

Ces tout derniers instants du jour qui diminue,
Quand le soleil d'été en vient à se coucher,
Quand sa lumière déjà quitte notre monde,
Et déjà au creux de l'ombre nous abandonne...
On a beau grimper debout sur la paille en meules,
Pour encor l'apercevoir, point rouge et lointain,
Elle est désormais étrangère à notre monde;
Alors soudain tout se fige et devient silence,
Avant que ne viennent la nuit et ses ténèbres.

Bénédicte Gandois (1979- ), Carnets de TGV suivi de Eclats, Cossonay, Editions de la Maison Rose, 2010.

samedi 19 août 2017

Quand Jean-Michel Olivier part à la rencontre de Pierre Costals

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Le blog de l'auteur, le site de l'éditeur.

Il est impossible de ne pas penser à la splendide tétralogie des "Jeunes filles" d'Henry de Montherlant en lisant, avec bonheur, "Passion noire". Le dernier opus de l'écrivain romand Jean-Michel Olivier, "Passion noire", met en effet en scène l'alter ego suisse et contemporain de Pierre Costals: il s'agit de Simon Malet, écrivain à succès, aux prises avec la sollicitude d'une nuée de femmes animées des meilleures intentions du monde... mais qui l'agacent prodigieusement. "Pas besoin de gril: l'enfer c'est les femmes", voudrait-on dire de Simon Malet, en paraphrasant Jean-Paul Sartre...

D'une manière générale, l'auteur, prix Interallié 2010 pour "L'amour nègre", dessine avec Simon Malet le portrait d'un écrivain blasé, misanthrope reclus considérant le monde avec une distance ironique et volontiers grinçante. Tout semble le déranger! Pourtant, nolens volens, il accepte les sollicitations. Ce qui lui permet d'exercer son regard distant sur son entourage. Et de se montrer tel qu'il est: un écrivain classique, valeur sûre et garantie de grand succès, passionné par son art littéraire - sa "passion noire", pour rappeler le titre (qui revêt aussi un autre sens, que je ne dévoilerai pas ici). Attachant, agaçant, Simon Malet? Au lecteur de juger. 

Un lecteur qui est confronté, avec "Passion noire", à un jeu de masques virtuose. Il est naturellement judicieux de se demander si Simon Malet, pour commencer par lui, n'adopte pas volontairement une posture faite de ricanements pour masquer ses propres fissures. En face, le ballet des personnages féminins a aussi quelque chose d'un bal masqué, entre une correspondante qui ne se dévoile pas tout à fait, tout en partageant une intimité faite de sentiments exprimés avec mièvrerie, une amie parisienne qui tient son rôle mondain et une professeure d'études genre américaine particulièrement dogmatique. Cela, sans oublier le couple russe dont la femme vient faire le ménage chez Simon Malet: ce n'est qu'en fin de roman qu'on saura qui est cette énergique fanatique de Vladimir Poutine... et surtout, qui est son époux. Enfin, quelque part, il est question de burqas... ne sont-ce pas des masques, aussi? A contrario, il y a même un chat qui se balade, pissant là où il le veut, et surtout sur certains livres: l'auteur présente cet acte trivial comme l'expression sans masque (pour une fois - l'animal ne se cache pas!) des aversions prêtées au félidé.

Il y a un jeu de masques dans la manière de montrer les personnages, par ailleurs, à géométrie variable - et du coup, la forme rejoint le fond. En effet, plusieurs personnalités issues du monde réel hantent "Passion noire". Elles sont nommées de façons diverses. Certaines sont présentées sous leur nom réel (Maylis de Kerangal, pour n'en nommer qu'une), d'autres ont un pseudonyme plus ou moins transparent (belle trouvaille que cette Théa Succube, qui pourrait être Marcela Iacub!), par une caractéristique (un sociologue à l'accent suisse allemand, serait-ce Jean Ziegler?), voire moins encore: dans sa galerie de personnages, l'auteur utilise tout l'éventail possible des travestissements. D'ailleurs, qui sait si l'amant de la mère de Simon Malet n'est pas Dominique Strauss-Kahn? Pour le lecteur, c'est un régal que de jouer à démasquer ces personnages secondaires. Et de faire faux, peut-être, mais ce n'est pas si grave.

"Passion noire" est l'occasion de dessiner une belle satire des travers de notre société moderne et de certaines de ses "grandes têtes molles", pour reprendre une expression que l'auteur affectionne. J'ai déjà évoqué  les dérives du "Gender" à l'américaine: à travers le personnage d'une enseignante particulièrement rigide, l'écrivain illustre, jusqu'à la caricature, les errements de cette approche qui ne s'interdit pas le grand écart entre la théorie et la pratique. Il y a aussi les connivences entre intellectuels médiatiques, brocardées dans la scène farcesque et bavarde d'un dîner de têtes, moment mondain s'il en est, organisé dans un hôtel particulier parisien. 

On pourrait encore discuter de la solitude foncière de Simon Malet, cet écrivain pourtant fort entouré, jusqu'à un certain point. Ou de ce lac Léman infranchissable, image d'un amour impossible qui permet à l'auteur de dévoiler la personnalité finalement pathétique de l'écrivain qu'il met en scène: en recourant au procédé de la transcription de lettres, l'écrivain emprunte ici - toujours, toujours - aux "Jeunes filles".  Ces lettres s'intègrent à un tout rythmé, rapide, où le lecteur familier de Jean-Michel Olivier retrouvera, sur un ton peut-être un peu plus désabusé, la verve ironique de "La Vie Mécène". Ce qui est un pur bonheur.

Jean-Michel Olivier, Passion noire, Lausanne, L'Age d'Homme, 2017.

lundi 14 août 2017

Damien Murith, esthétique de la brièveté pour un monde ancien et intemporel

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Le site de l'éditeur.

C'est en 2013 que l'écrivain fribourgeois Damien Murith a publié son premier roman, "La Lune assassinée". Un ouvrage remarqué, qui a connu un succès certain et a obtenu plus d'un prix littéraire. Il est bon de s'y plonger enfin, à présent, alors que la parution de son nouveau livre, "Le Cri du Diable", paraît demain, jour de l'Assomption.

"La Lune assassinée" se distingue d'emblée par son esthétique de la brièveté, de la concision portée à l'extrême: dans des chapitres si courts qu'ils ne font jamais plus d'une page (et souvent moins), l'essentiel doit être dit. Le lecteur se retrouve ainsi face à des éclats de vie fortement significatifs et directs, ce qui n'exclut pas le sens de l'image, ferment d'une poésie bien présente. Et tout y est: ce que l'on voit, ce que l'on sent, sans fioritures ni préciosités: ce n'est pas de mise.

D'une originalité profonde et remarquable, l'écriture de l'auteur se met au service d'un récit qu'on visualise volontiers en noir et blanc. Il est question d'une société confinée, tendue entre agriculture et industrie, d'hommes et de femmes frustes voire hostiles (figure de l'Etranger), de relations intimes et de mots adressés aux uns et aux autres, et qui claquent comme des fouets. C'est aussi un monde où l'on s'observe, où Dieu est encore là, de même que l'alcool qui enchaîne.

Un monde d'hier, en somme, qui fait penser de loin aux univers d'un Marcel Jouhandeau - qui, lui, privilégiait les paragraphes étouffants, par exemple dans "Prudence Hautechaume". L'écriture, elle, est moderne, rendant au propos une actualité certaine. Et son caractère jaculatoire, précis, bien qu'allusif par moments, permet d'aller immédiatement au fond des choses. Tout en offrant au lecteur l'occasion de prendre le temps de nourrir les blancs typographiques avec son propre imaginaire.

Damien Murith, La Lune assassinée, Lausanne, L'Age d'Homme, 2013.

dimanche 13 août 2017

Dimanche poétique 314: Michèle de Laplante

Idée de Celsmoon.
Avec: Abeille, Anjelica, Ankya, Azilis, Bénédicte, Bookworm, Caro[line], Chrys, Emma, Fleur, George, Herisson08, Hilde, Katell, L'or des chambres, La plume et la page, Lystig, Maggie, Mango, MyrtilleD, Séverine, Violette.


La toison

Etrange toison
Bleuâtre sous le souffle polluant
Un muscle vaporeux
Détonne dans l'air acide
Lâcheté acrimonieuse.

Fer et titane

Cendres blanchâtres
Le long du cours des heures coincées
Par les immondices
Trouées d'azur
Parmi ces meurtrières de novembre

Fer et titane

Les toxines gisent
Au milieu de l'île
Les squelettes fustigent
Les vapeurs corrosives du couchant

Fer et titane

Jamais ne succombe
La menace des nimbus molletonnés
Fer et titane
Voici la mort
Voici, ô douleur! l'aube enfumée

Michèle de Laplante (1944-2010), dans "Le Scribe", numéro 45, avril 2005.

samedi 12 août 2017

Alain Blottière, un rêve de part et d'autre de la Méditerranée

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Deux jeunes hommes que tout sépare: Goma l'Egyptien et Nathan le Français. Pourtant, tout les rapproche sous la plume de l'écrivain Alain Blottière, dans son roman "Rêveurs". Il y a beaucoup de talent dans ce roman à l'impeccable construction, observé avec une grande finesse, parfaitement en phase avec l'actualité de son temps (il a paru en 2012 chez Gallimard).

C'est à Nathan qu'il appartient d'ouvrir les feux de ce roman à deux points de vue. Nathan, le lycéen d'Issy-les-Moulineaux, choyé par son père, fanatique de jeux vidéo, de jeu du foulard et du rêve indien, qui lui font voir des mondes parallèles, faute de vraiment trouver sa place dans la France d'aujourd'hui. Le jeu du foulard est un jeu d'étouffement dangereux, censé apporter une conscience supérieure, rêvée justement; de même, et d'entrée de jeu, le lecteur est plongé dans un récit aux paragraphes longs et compacts, et se retrouve comme en apnée dans "Rêveurs".

Face à lui, et il aura le dernier mot, il y a donc Goma. D'un âge analogue à celui de Nathan, il rêve justement de France, synonyme d'un avenir meilleur pour lui-même. C'est le parfait candidat à une de ces hasardeuses traversées de la Méditerranée dont la presse parle constamment. Sa vie télescope les événements révolutionnaires de la place Tahrir et de la chute de Hosni Moubarak, relatés de façon réaliste par un écrivain qui partage justement sa vie entre la France et l'Egypte.

Et il suffit que Nathan fasse un voyage en Egypte avec son père et sa copine pour que deux mondes se rapprochent, tout par hasard, à travers ces deux personnages.

Deux rêveurs, Nathan et Goma! Mais aussi deux représentants malades de sociétés malades. Pour Goma, le monde, c'est les quartiers populaires du Caire, les policiers qui ne rigolent pas, les petits boulots synonymes d'esclavage, l'impossibilité d'une vie sexuelle alors que celle-ci semble facile en Europe: là-bas, pour lui, les filles sont des prostituées gratuites, pour ainsi dire. En face, Nathan est l'archétype de l'Européen gavé, blasé, obsédé par la propreté, aux tendances suicidaires morbides (les jeux d'étranglement sont montrés comme un flirt avec la mort), parangon d'un continent las.

Côté formel, tout est fait pour indiquer à la fois ce qui sépare et ce qui rapproche Goma et Nathan. L'une de techniques les plus manifestes consiste, pour l'auteur, à élaborer des phrases qui commencent avec l'un des personnages et s'achève avec l'autre, sans ponctuation. Il en résulte une impression réussie de fondu enchaîné entre des séquences de quelques pages, se concentrant tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre des personnages. Et si l'auteur excelle à montrer tout ce qui est différent dans les cadres de vie de Goma et Nathan, il parvient aussi, par de multiples allusions qui créent un impressionnant jeu d'échos, à montrer ce que leurs existences peuvent avoir de semblable. De quoi surprendre le lecteur, avec des aspects pourtant a priori évidents.

Enfin, l'auteur sait mettre le doigt sur certains aspects bien concrets, y compris sentimentaux, afin de donner vie à son récit et d'en faire un élément attrayant pour son lectorat. Le lecteur appréciera ainsi l'humanité insoupçonnée de Goma, qui veille sur un de ses compatriotes tué lors des manifestations de la place Tahrir, ce qui pourrait suggérer une tendance homosexuelle impossible à assumer. Et en face, il sera trompé par la figure de cette belle fille rousse en tenue de bain blanche translucide qui fait de l'oeil à Nathan à la piscine (mais des filles comme ça, entre nous, ça n'existe que dans les livres...), lui-même encombré par les invites de Raph, un collègue de lycée homosexuel qui ne sait pas se tenir et le met mal à l'aise en touchant, peut-être, une identité sexuelle qui est encore en train de se construire.

"Rêveurs" est le roman formellement réussi et porteur d'émotions d'une jeunesse qui se cherche, de part et d'autre de la Méditerranée. En phase avec une actualité précise, marqué par une époque, il suggère aussi que si différentes que soient les personnes, il y a toujours quelque chose de commun entre elles. C'est ce qu'on appelle le rêve, mais aussi, sans doute, l'humanité.

Alain Blottière, Rêveurs, Paris, Gallimard, 2012.