dimanche 25 février 2018

Dimanche poétique 341: Bernard Waeber

Idée de Celsmoon.

Emmène-moi
où naissent les couleurs,
dans le secret de l'arc-en-ciel
et du caméléon.

Emmène-moi
où naissent les sons,
sous la pierre du ruisseau
et le feu de l'orage.

Emmène-moi
où naissent les parfums,
dans la nudité des fleurs,
sous les caresses du vent.

Emmène-moi
où naissent les souvenirs,
dans l'antre du plaisir,
à l'écart du temps.

Bernard Waeber (1948- ), Les petits pas, Paris, Editions Baudelaire, 2016.

vendredi 23 février 2018

Il était une fois un ranch, quelque part en Limousin...

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Serge Vacher – C'est un petit pays, le Limousin. Peut-être même qu'il a perdu son nom lors du remaniement des régions impulsé par François Hollande il y a quelques années. Peu importe: c'est un pays assez grand pour qu'un instituteur, Serge Vacher (1957-2013), puisse y concevoir une intrigue policière. Pas facile d'être un héritier: tel est le propos de son roman "Le Ranch Of Léon". Et le ranch, objet de l'héritage – en somme une grosse ferme – se situe à Dompierre-les-Eglises. Sympa... sauf qu'il y a un cadavre dans le placard. Pour de vrai. Celui de M'sieu le Maire, même, pour tout dire, excusez du peu.


L'intrigue du roman "Le Ranch Of Léon" apparaît ramassée, relatée sur moins de deux cents pages. Elle n'en est pas moins riche, en ce sens qu'elle donne à voir la province profonde, celle qu'on ne découvre pas par hasard. En particulier, que ce soit à Limoges ou au village, l'auteur excelle à décrire sans lourdeur, de façon ciblée, les ambiances de bistrots, ces lieux où l'on parle de politique, endroits de rituel et de conviction où, parce que l'on est viscéralement anticlérical, il est hors de question que pénètre un journal du groupe de presse Hersant, d'essence catholique. Surtout, ce sont des lieux où les amitiés, voire les amours se nouent.

Et John-Léon Combes s'ennuie... jusqu'à l'héritage. John-Léon? Voilà un prénom bien trouvé, qui illustre à merveille un personnage qui assume le grand écart entre son ascendance provinciale profonde, confinée, et un goût immodéré pour l'Amérique des grands espaces, qui se traduit, entre autres, par sa moto: il suffit de fermer les yeux pour voir en lui un jeune Johnny Hallyday, baroudeur qui n'a pas perdu le goût du bon vin d'ici. L'Amérique des ranches, celle des grands espaces et du rock'n'roll, fait rêver; elle rayonne aussi dans les surnoms à l'américaine de certains noms de personnages, voire dans le nom du bar "Quipsèque" (keepsake). Elle fait aussi contraste avec la vie qu'on mène dans des localités qui périclitent mais ou il faut bien vivre.

Comment vivre avec un cadavre dans le placard? Telle est la question de ce roman. Avec son voisin, John-Léon, le communiste devenu propriétaire (c'est gênant, d'ailleurs: "la propriété, c'est le vol", rappelle un personnage au coin du bar...) mène l'enquête pour savoir ce qui a mené le corps du maire dans sa cave, entre deux quilles sympathiques. Parallèlement, l'écrivain dessine le portrait d'un élevage porcin pas très réglo, mais parfaitement légal, quitte à forcer un peu. Et le portrait s'avère précis, documenté: filière d'abattage, cochons drogués (auxquels il donne même la parole, ce qui donne deux pages d'anthologie...), entreprise de consulting véreuse, architecte spécialisé, tout y passe. On le conçoit volontiers, les porcs seront libres à la fin du roman... mais ça sent quand même un peu le lisier, et l'auteur l'assume. Tout en suggérant, bien sûr, que les pires porcs ne sont pas forcément ceux qui ont une queue en tire-bouchon.

Techniquement, l'enquête a un peu de jeu, il faut bien l'admettre; cette liberté, ce flou, est amenée par des policiers qui se la jouent copains et aiment autant s'intégrer à la vie de village que faire leur métier. On est loin de la police scientifique et du professionnalisme froid! Le choix des boissons consommées par les agents s'avère révélateur, celui qui reste sobre paraît le plus sérieux du binôme. Mais quand l'amour s'en mêle, peu importe d'où vient l'ivresse...

Sous-tendu par un tropisme écologiste assumé, quitte à paraître un brin manichéen (après tout, "Le Ranch of Léon" oppose un industriel pollueur sans scrupules et un héritier qui ne demande qu'à vivre à la ferme comme un néo-rural avide d'air pur qu'il est devenu), porté par une langue qui sait se faire canaille quand il faut, "Le Ranch of Léon" est un roman rapide qui assume son côté terroir, sans pour autant insister: Dompierre pourrait se situer partout ailleurs en France, avec son bistrot aux rituels bien huilés qui représente le dernier lieu où l'on fait société dans un village qui se meurt. Annoncé par un titre qui mêle anglais et français, "Le Ranch of Léon" suggère une ouverture sur l'Amérique, mais c'est surtout sur la France rurale que l'auteur promène son regard. Une France qui dépérit, que les industriels lorgnent pour fabriquer des produits du terroir factices, et que des néo-ruraux, avec leurs défauts et leurs qualités, s'entendent à faire revivre.

Serge Vacher, Le Ranch of Léon, Paris, Après La Lune, 2011.

mercredi 21 février 2018

Ganga, du polar à l'au-delà, du Gers à Bali

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Lucie Brasseur – Que les lecteurs de "Ganga" soient avertis: l'intrigue les fera voyager sur deux continents et faire le grand écart entre la France profonde, représentée par Auch, dans le Gers, l'Indonésie et le sous-continent indien. C'est ce décor ambitieux que l'écrivaine Lucie Brasseur a choisi pour son deuxième roman, à la fois résolument exotique et ancré dans un certain terroir français profond.


C'est à travers le personnage de Marc Delvingt que le lecteur découvre progressivement les tenants et aboutissants d'une intrigue aux allures de thriller. Marc Delvingt, avec tous ses défauts de jeunesse et son caractère d'artiste contrarié, s'avère attachant: on le voit voyager, diriger plutôt mal que bien l'entreprise familiale, et dévoiler peu à peu, ma foi, sa face d'ombre. Cela, à partir d'un point de départ impeccable en apparence: la confiserie familiale Delvingt est au bord de la faillite, et il faut s'ouvrir à l'international.

Mais soudain, les cadavres s'entassent autour de Marc Delvingt, et la police, vraie ou fausse, s'intéresse à ce qui se passe. Marc Delvingt devient un suspect: est-il vraiment le gendre idéal? L'écrivaine creuse la personnalité de ce personnage, lui prêtant une vie conjugale morne, et dessine avec finesse un personnage tiraillé entre une vocation de poète ou d'écrivain voyageur et la facilité que représente l'option de la reprise de l'entreprise familiale, défendue par son père Pierre. Un père au verbe haut (on traque ses répliques avec gourmandise...) qui considère que son fils est un vaurien, mais qui, poussé par les circonstances, va se rapprocher de lui.

Autour d'eux, se dessine une intrigue policière étrange, conduite par une équipe locale rapidement mise sur la touche, doublée par ailleurs par une brigade non identifiée qui pourrait bien être criminelle. Reste qu'avec leurs propres moyens, les policiers d'Auch mènent l'enquête, qui va les mener jusqu'en Asie.

Le lecteur va voyager, ai-je annoncé. Pour ce faire, l'auteure n'hésite pas à jouer la couleur locale au besoin. On découvre ainsi quelques lieux notables d'Auch, cités sur un ton de connivence: l'auteure semble parler à ceux qui connaissent; on aimera le "Adishatz" en page 11, qui signifie "Adieu" et que Louise Noëlle Lavolle orthographiait naguère "Adichats" dans "L'Etang perdu", ou les "pousterles", ruelles médiévales typiques du Gers. Elle se fait encore plus démonstrative lorsqu'elle parle de l'Inde ou de l'Indonésie, n'hésitant pas à faire usage des termes locaux précis pour dire des réalités lointaines, vêtements ou édifices, et souligner une couleur locale.

Reste que l'actualité, telle que le monde la connaît, prend aussi place dans "Ganga", au travers d'événements terroristes ayant eu lieu à Bali. C'est sur cette base que la romancière construit l'élément le plus mystérieux de son roman, mystérieux parce qu'il touche au sacré et à l'ésotérisme. Certains aspects apparaissent ainsi évidents pour des personnages mis en scène en Indonésie, baignant dans une culture qui prend en compte l'au-delà et les esprits, mais échappent aux personnages français, cartésiens, qui s'y confrontent – la vision du charnier de Kalikut, vu comme un lieu à éviter, hanté peut-être, en est un bel exemple. Esotérisme, ai-je dit: cet élément traverse "Ganga", peu ou prou, quitte à servir de solution surnaturelle à certains éléments de l'intrigue policière. Il sera donc question d'un village protégé par les dieux, de conjonction des planètes, et même de svastikas: celles-ci sont-elles des croix gammées nazies ou le symbole usuel d'une religion lointaine?

On l'a compris: "Ganga" est un roman riche qui regarde vers l'au-delà. Parfois, il s'avère un peu lent, désireux qu'il est de tout expliquer, au besoin en juxtaposant des synonymes ou en abusant de phrases longes. Le lecteur retiendra de ce livre les ambiances en demi-teinte que permet la possibilité que l'auteure se donne de faire intervenir le sacré, qu'il soit chrétien, hindou ou tout autre. Il en retiendra aussi le portrait remarquable du personnage de Marc Delvingt qui, sous ses airs de garçon velléitaire rentré dans le rang, traîne un passé sentimental surprenant et d'étonnantes casseroles que "Ganga" révèle peu à peu. Ainsi se fissure la belle devanture d'une confiserie de province...

Lucie Brasseur, Ganga, Lectoure, Yakabooks, 2016.

Le site de Lucie Brasseur, celui des éditions Yakabooks. Lu en partenariat avec Simplement.Pro.


lundi 19 février 2018

Carlota Fainberg, la mystérieuse femme blonde de l'hôtel

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Antonio Muñoz Molina – Ce n'est pas un livre tout récent: publié en 1999, "Carlota Fainberg" a paru en traduction française en 2001. Il s'agit d'un court roman, soigneusement troussé, écrit par le romancier espagnol Antonio Muñoz Molina. La traduction est soignée aussi, offrant au lecteur francophone un moment de lecture dense et idéal, au travers d'une intrigue qui emprunte au fantastique et à l'ironie. Reste à savoir de quoi l'on parle...


Des inconnus qui se parlent dans un lieu où ils sont coincés, alors que tout les séparerait en d'autres circonstances: voilà un début de roman classique. Marcelo, employé stratégique d'une chaîne hôtelière, ouvre donc la conversation avec Claudio, professeur d'université spécialiste de Jorge Luis Borges, à l'aéroport américain de Pittsburgh pris dans une tempête de neige. Marcelo et Claudio, c'est la collision entre deux univers: Claudio l'introverti, déjà intoxiqué par les usages sophistiqués des Etats-Unis où il enseigne, et Marcelo, la grande gueule au machisme décomplexé. Leur seul point commun: ils sont tous deux Espagnols.

L'auteur a le génie de donner à chacun de ces deux personnages une voix bien caractéristique, que ce soit dans leurs répliques ou dans la narration proprement dite. La tchatche de Marcelo s'impose, extravertie, agaçante aussi, mais également fascinante par son habileté à raconter: Claudio, le professeur, ne peut s'empêcher d'être happé, tout en analysant le discours de son interlocuteur sous toutes ses formes, dans une réflexion qui caricature les études littéraires modernes. Ayant pris les (mauvais) plis de la vie aux Etats-Unis, il ne peut s'empêcher de penser par anglicismes, qui peuvent énerver aussi, mais sont parfaitement pertinents en somme, cache-misère qu'ils sont de l'Européen désireux de singer l'Américain à des fins d'intégration. Et par moments, enfin, l'auteur prend du recul et opte, dès lors, pour une voix neutre, peu caractérisée.

Et Carlota Fainberg, alors? Voilà l'essentiel du propos de Marcelo, qui n'a qu'une envie, qui occupe toute la première moitié du premier roman: raconter 48 heures d'érotisme intense et torride partagées il y a plusieurs années avec cette femme, montrée comme la plus belle qui soit. Une beauté trop grande pour être réelle? Une apparition? Il est permis de le croire, et l'auteur joue dans une certaine mesure sur cette ambiguïté. Cela, d'autant plus que l'union entre Carlota et Marcelo a lieu dans un hôtel décrépit, malade, qu'on pourrait presque croire hanté: le Town Hall de Buenos Aires. Et pour donner de la profondeur à Marcelo, l'auteur dessine aussi ce que ce dernier ressent à tromper sa femme, énonçant ses piètres justifications. L'épouse constate certaines choses, et l'ambiguïté est levée. Vraiment?

Voyons: Claudio, le professeur d'université, va aussi loger au Town Hall de Buenos Aires. Et il va, bien sûr, rencontrer Carlota Fainberg à son tour. Là, la rencontre est plus évanescente, plus incertaine: on lui dit qu'elle est morte, et que l'hôtel va aussi fermer, victime de la crise, alors que celle-ci s'est résorbée. Peut-on penser en revanche qu'un fantôme peut influencer une carrière universitaire? A la manière d'un David Lodge, l'auteur boucle le roman en caricaturant avec férocité les travers d'un milieu universitaire porté sur un politiquement correct mâtiné d'aléatoire et qui fait peur.

Court, dense et habile, "Carlota Fainberg" est le roman de la collision entre deux univers: celui, sophistiqué, d'une université engoncée dans les nouveaux préjugés issus du politiquement correct, incarné par un Claudio prisonnier d'un système moisi contre lequel il n'ose pas se révolter, et celui, tout à fait nature, d'un commercial qui se contente de faire son métier sans se poser de questions excessives. On peut trouver le personnage de Marcelo énervant, certes; mais force est de constater que d'une certaine manière, en lui donnant le rôle du bonhomme naturel et empreint de gros bon sens, capable de raconter des histoires comme tout écrivain qui se respecte, l'auteur fait de lui, nolens volens, la figure masculine la plus sympathique de ce roman.

Antonio Muñoz Molina, Carlota Fainberg, Paris, Seuil/Points, 2002. Traduction par Philippe Bataillon.


dimanche 18 février 2018

Dimanche poétique 340: Jorge Luis Borges

Idée de Celsmoon.

Blind Pew

Loin de la mer et de la superbe guerre,
Car c'est ainsi que l'amour célèbre ce qu'il a perdu,
Le boucanier aveugle épuisait
Les terreux chemins d'Angleterre.

Sous les aboiements des chiens de ferme,
Risée des garçons du village,
Il dormait d'un sommeil perclus et crevassé
Dans la noire poussière des caniveaux.

Il savait qu'en de lointaines plages d'or
Lui appartenait un trésor caché
Et cela soulageait son déplorable sort;

Toi aussi, en d'autres plages d'or
T'attend incorruptible ton propre trésor:
La vaste et vague et nécessaire mort.

Jorge Luis Borges (1899-1986), L'Auteur. Cité dans Antonio Muñoz Molina, Carlota Fainberg, Paris, Points, 2002, traduction de l'espagnol par Philippe Bataillon.

vendredi 16 février 2018

"IntempOralité", une belle brassée de poèmes sur les thèmes de toujours

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Catherine Gaillard-Sarron – Parler en séquences rythmées, brèves et intenses, du temps qui passe, de l'âge, des choses de la vie, de l'amour, n'est-ce pas l'une des vocations de la poésie? L'écrivaine Catherine Gaillard-Sarron s'est lancée dans ces sujets avec "IntempOralité", son tout dernier recueil de poésies. La musique de ces poèmes est belle et sereine comme un soleil couchant.

"IntempOralité": oui, dans le mot "intemporalité", il y a "oralité". C'est quelque chose que tout le monde peut constater, avec un peu d'attention – mais est-on toujours attentif? Cette particularité, la poétesse a choisi de la mettre au jour. Ainsi, le titre donne tout son sens au recueil: la poésie est un art oral, et l'auteure invite le lecteur à lire ses poèmes à haute voix. Et ceux-ci, en abordant des thèmes de toujours, constituent autant de tentatives de dépasser le caractère forcément fini, mortel, de l'être humain. Et justement: vaincre la mort, la transcender, est l'une des vocations de l'art.

Les poèmes du recueil "IntempOralité" sont réunis de manière thématique et abordent, nous l'avons dit, des sujets classiques, reflets de la finitude de l'homme. La poétesse s'inscrit cependant dans une tradition qui la transcende, celle des poètes d'hier et d'aujourd'hui: d'emblée, son poème "La Faille", qui ouvre le recueil, fait immanquablement manquer au "Dormeur du Val" d'Arthur Rimbaud. Un Rimbaud qui serait devenu sage, cependant: tout commence sur un rythme semblable au célèbre poème, mais tout s'achève non pas sur la mort, mais sur le rayonnement de la vie: "La faille d'où jaillit ma lumière intérieure..." Le choix de l'auteure de citer en exergue les grands poètes d'hier constitue une autre manière de s'inscrire humblement dans une tradition qui dépasse une seule vie humaine.

Plus précisément, l'auteure évoque dans ses poèmes les petites choses qui font la vie. Ce sont des arbres, et l'on voudrait être comme eux ("Je voudrais être un arbre..."), des lieux connus comme Fougères (France) ou Chamblon (Suisse) où souffle le joran. Il y a aussi les pierres, les odeurs de sous-bois, les fraises des bois même ("Dame Fraise"). Autant de choses fragiles auxquelles la poésie de l'auteure donne un supplément d'âme, par son simple et beau regard humain. En contrepoint, l'auteure reconnaît par ailleurs la possibilité d'une transcendance, d'un dieu nommé par périphrases. 

Privilégiant le plus souvent des structures à quatre temps (en particulier les quatrains), l'auteure installe au fil des poèmes un rythme coutumier et lui aussi serein. Une impression de sérénité renforcée par l'usage modéré de la ponctuation. Dès lors, les poèmes qui s'écartent de ce schéma, tels "Trans-déshumanisation", construit en tercets de vers impairs, se détachent de l'ensemble, attirant l'attention du lecteur. Cela, de même que les points d'exclamation qui émaillent, fort justement, "Elan vital". Reste que l'auteure choisit de conserver une certaine souplesse dans sa versification, globalement sans compromettre leur musique. 

Le recueil de poésies "IntempOralité" invite donc le lectorat à se baigner dans un univers serein, fait de toutes ces choses dont on parle depuis toujours en littérature, qu'on sait fugaces et qu'on voudrait immortelles. L'art de la poétesse y contribue, au fil de soixante-dix poèmes. Pourquoi ne pas s'y plonger?

Catherine Gaillard-Sarron, IntempOralité, Chamblon, Catherine Gaillard-Sarron, 2017.

Le site de Catherine Gaillard-Sarron. Merci à elle pour l'envoi!

jeudi 15 février 2018

Un festin en paroles, ou les mots pour dire la bonne chère

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Jean-François Revel – C'est surtout en tant que philosophe libéral, pourfendeur des travers du socialisme, que l'on connaît Jean-François Revel. On lui connaît moins, en revanche, le goût de la bonne chère et de l'étude de la cuisine à travers les âges. Certes, "Un festin en paroles" est un ouvrage que l'auteur, membre de l'Académie française décédé en 2006, a rédigé par plaisir durant ses vacances. Mais cela n'enlève rien à l'érudition passionnée qui le traverse, et qui fait de ce succulent petit livre un délice de lecture – soigneusement écrit, ce qui ne gâche rien.

L'auteur l'assume d'emblée: le propos peut paraître péremptoire, à des lecteurs assez souples avec les affaires de table. En particulier, on peut s'étonner de son acharnement envers les kirs ou les communards, héritiers d'une tradition qui lui paraît dépassée, celle des mélanges permettant de valoriser un vin médiocre. On sera surpris aussi du dégoût de l'auteur pour les amuse-bouche, qu'il considère comme la forme finalement dégénérée des hors-d'œuvre d'autrefois – des hors-d'œuvre dont il pense retrouver l'esprit dans les tapas espagnoles. Ce ton parfois intransigeant se fonde cependant sur une vision exigeante de l'histoire de la gastronomie, de l'époque romaine jusqu'au milieu du vingtième siècle. Une vision franco-centrée aussi, il faut le relever, mettant en évidence toute l'envie de technique culinaire française, prompte à rayonner dans le monde entier.


"Un festin en paroles" adopte une approche strictement chronologique, en effet. Comme son nom l'indique, ce livre s'appuie sur les écrits qui ont fait l'histoire de la grande cuisine. L'auteur ne cache pas les limites du procédé, par exemple la difficulté que peut avoir le lecteur d'aujourd'hui à imaginer la saveur des recettes d'hier. Quel goût peuvent bien vraiment avoir, par exemple, les préparations d'Apicius ou celles de Taillevent? Celles-ci sont cependant abondamment citées, stimulant l'imagination du lecteur. Au passage, l'auteur corrige certaines idées reçues, telles que l'influence un brin surévaluée de la cuisine italienne sur la cuisine française au temps des Médicis: selon lui, en ce temps-là, les usages de la table restent encore largement tels qu'ils étaient au Moyen Âge. 

Les éléments qui entourent la bonne chère font aussi l'objet de l'attention de l'auteur, qui situe au temps de l'apparition des établissements de restauration tels qu'on les connaît, à la fin de l'Ancien Régime, peu à peu déclinés en brasseries rapides et bruyantes et restaurants plus calmes où l'on prend son temps, l'émergence des figures du gastronome et du critique. L'auteur cite bien sûr Brillat-Savarin, mais aussi Grimod de la Reynière, initiateur plus ou moins intègre des critiques gastronomiques et auteur du bon mot: "Le fromage est le biscuit de l'ivrogne". Et bien sûr, l'auteur aborde aussi les questions des bonnes manières à table et des livres de cuisine. Pour chacun de ces aspects, les citations d'ouvrages d'époque sont nombreuses et généreuses. 

Enfin, "Un festin en paroles" accorde une place de choix à Antonin Carême, immense chef du dix-neuvième siècle. L'auteur le situe au cœur d'une dynamique qui, peu à peu, professionnalise la grande cuisine et, par sa complexité, la rend inaccessible à tout praticien amateur, fût-il habile de ses mains – ce qui va de pair avec des évolutions techniques telles que l'apparition du four à plusieurs feux. Ainsi est consacrée l'opposition entre une cuisine familiale, traditionnelle, solidement ancrée dans son terroir et nécessairement conservatrice, et une cuisine de restaurant organisée sous la férule d'un chef, qui donnera le jour à la nouvelle cuisine et à la cuisine internationale, vue comme aisément exportable puisqu'elle relève davantage de techniques que de produits de terroir qui, estime l'auteur, exigeant toujours, supportent mal le voyage ou la substitution. 

Paru pour la première fois en 1975, "Un festin en paroles" ne parle pas des tendances qui ont marqué la fin du vingtième et le début du vingt et unième siècles, telles que la cuisine moléculaire, la bistronomie ou la fusion food. Il est toutefois aisé de relever que pour l'auteur, elles sont, du moins pour la grande cuisine, l'exigeante, un prolongement de l'art d'Antonin Carême. A l'autre bout du prisme, il ne sera pas question non plus des évolutions des habitudes de table (restauration rapide), ni du végétarisme et de ses avatars actuels, parfois radicaux. Tout au plus sera-t-il question de terroirs, ainsi que du regret de l'appauvrissement des denrées disponibles. En une conclusion apéritive, l'auteur donne quelques notes douces-amères en guise d'envoi, déplorant la disparition des soupes, des hors-d'œuvre et des légumes. Ont-ils su revenir sur les tables? Bonne question, qui conclut un ouvrage richement documenté, fourmillant d'anecdotes, qui mériterait, en somme, un appendice rendant compte des quarante dernières années de tradition culinaire française et mondiale. 

Jean-François Revel, Un festin en paroles, Paris, Tallandier/Texto, 2007, édition revue et augmentée. Première édition 1978. Préface de Laurent Theis, note de l'éditeur par Jean-Claude Zylberstein. 

Le site des éditions Tallandier